Entretien avec Guy Forget

Roland-Garros est créateur de légendes : les jeunes loups arrivent…

Après une brillante carrière qui lui a permis de remporter onze tournois majeurs et deux prestigieuses Coupes Davis avec l'équipe de France, Guy Forget a aussi dirigé cette équipe de France de Coupe Davis pendant treize ans, avec une victoire à la clé en 2001. Voila maintenant deux ans qu'il est directeur du tournoi de Roland-Garros.

STUDIO - PARIS (FRA) - FORGET Guy, DIRECTEUR DU TOURNOI ROLAND-GARROS. PHOTO : JULIEN CROSNIER / FFT

 

 Roland Garros innove et s’agrandit : votre objectif est-il d’atteindre le niveau des autres stades du Grand Chelem ?

Oui, on se doit de rester dans la course. Roland-Garros, c’est le championnat du monde sur terre battue, l’un des quatre plus grands tournois. On se doit d’accueillir nos fans, les médias, nos partenaires et les joueurs dans un écrin qui soit à la hauteur de l’événement ! La Fédération française de tennis a engagé de gros investissements pour rester l’un des plus beaux tournois du monde, environ 350 millions d’euros…  Les joueurs, le public voyagent vers Wimbledon, New York, et chaque année les autoroutes du Grand Chelem proposent des installations toujours plus modernes, plus grandes. Oui, on entre bien dans une ère nouvelle.

 

Roland-Garros au niveau mondial…

Exactement ! Nous avons pour ambition d’être le plus beau tournoi du monde. Nous avons la chance d’accueillir chaque année presque un million de spectateurs, issus du monde entier.

Paris est l’une des plus belles villes du monde, c’est la capitale de la mode et les visiteurs aiment bien goûter à la gastronomie française. Paris est un lieu incontournable et posséder le plus beau tournoi du monde fait effectivement partie de nos objectifs.

 

Qu’attendez-vous du tournoi ?

Comme toujours, des grands moments d’émotion. On va voir des choses incroyables ! Les plus grands champions de l’histoire ont gravé leur nom au palmarès de ce tournoi. Roland-Garros est un créateur de légendes : Henri Cochet, René Lacoste, un peu plus tard Bjorn Borg, aujourd’hui Rafael Nadal, ces garçons ont écrit l’histoire ici, dans notre tournoi.

Un passage de témoin est en train de s’effectuer, entre les « quatre galactiques » comme on les a appelés ces dernières années – Djokovic, Murray, Federer et Nadal – et des jeunes loups qui arrivent avec de l’ambition et du talent, mais qui n’ont peut-être pas encore la maîtrise et l’expertise de ces anciens. Est-ce que Rafael Nadal va faire la « passe de 11 » sur le stade de la Porte d’Auteuil ? Beaucoup de gens ont hâte de le voir en découdre avec des jeunes… Serena Williams sera-t-elle capable de retrouver cette place de numéro 1 mondial en s’imposant ici ? Beaucoup de surprises nous attendent.

 

Les outsiders arrivent…

Oui, on en parlait déjà un peu l’année dernière mais c’était peut-être un peu prématuré. On a vu en 2017 Sverev se faire « corriger » par Nadal, en Coupe Davis, au milieu des cinq manches. On peut se demander si, en quelques mois ou semaines, ils auront comblé ce fossé qui les sépare du roi de la terre battue…

 

Nadal peut-il gagner à nouveau ?

Il a développé un style de jeu tellement efficace qu’il est capable de se transcender, à trente ans passés, dans les grands rendez-vous. Il est numéro un mondial encore aujourd’hui, il a gagné dix fois le tournoi à Roland-Garros ; à moins d’un pépin physique ou d’une grosse période de doute que je n’envisage pas, il sera effectivement très dur à battre. Mais vous le savez comme moi, ce qui fait le charme du sport c’est qu’un match n’est jamais écrit d’avance…

 

La Coupe Davis est menacée, comment éviter de la voir disparaître dans sa forme actuelle ?

La Coupe Davis ne peut pas être mangée par la concurrence. C’est une épreuve exceptionnelle qui galvanise les foules, les nations, les fans dans le monde entier. Mais cette épreuve a connu des difficultés au vu de la participation de certains joueurs. De nombreuses pistes ont été explorées pour tenter de la moderniser, de la rendre plus attirante, de faire en sorte que les meilleurs joueurs y participent chaque année. On sait que le calendrier est extrêmement chargé. Aujourd’hui, la Fédération internationale du tennis a besoin de capitaux pour continuer à investir dans les fédérations du monde entier… Un nouvel acteur arrive et se propose de la réformer.  La fédération internationale se réunira au mois d'août pour voter ou non sur la possibilité de lui offrir un nouveau visage.

Aujourd’hui, le sujet est un peu clivant. D’un côté, les traditionalistes ne veulent pas voir disparaître cette formule « home and away », avec des matches en cinq sept, quatre semaines prises dans le calendrier, et de l’autre côté des joueurs qui préféreraient voir les choses plus condensées.

 

Que souhaitez-vous ?

J’ai vécu mes plus belles émotions dans cette compétition, donc je suis un peu nostalgique. J’aimerais cependant retrouver cette folie, cette ferveur, et c’est vrai que sur ce plan nous sommes gâtés en France. Les médias et le public sont toujours extrêmement présents, ce qui n’est pas le cas dans certains autres pays. Je suis attentif à ce qui va se passer. Les joueurs sont aujourd’hui les responsables du succès ou de l’échec de cette compétition et de son futur, ce sont surtout eux qui doivent s’investir et prendre position sur ce qu’elle doit devenir.

 

Novak Djokovic n’est pas venu, j’imagine que vous regrettez son absence…

Après avoir gagné tous les tournois du monde, je crois que Djokovic a eu une grosse phase de décompression, qui s’est soldée par des « pépins » physiques. Il a peut-être perdu un peu de sa flamme, de sa motivation et aujourd’hui son challenge c’est justement de retrouver cette place de numéro un mondial. Je crois qu’il en a les capacités mentales et physiques, mais tout semble un peu à reconstruire pour lui. On l’a vu perdre face à des joueurs qui étaient largement en dessous de lui, je crois savoir qu’il retravaille avec son ancien coach, Marián Vajda, avec qui il a gagné les plus beaux tournois du monde… On a envie d’y croire, c’est un joueur extraordinaire, capable de faire vibrer les foules du monde entier…

 

Selon vous, est-ce que la Chine peut devenir un grand acteur du tennis mondial ?

Quand la Chine s’est mise au tennis de table, il y a fort longtemps, le pays a investi des moyens financiers et humains colossaux, on sait ce sur quoi ça a débouché en termes de résultats… Je crois que la force de l’Europe aujourd’hui, c’est que dans certains pays le tennis est l’un des sports phares. Avec Roland-Garros, Wimbledon, mais aussi Madrid, Monte-Carlo, beaucoup de jeunes garçons et filles souhaitent un jour jouer sur ce court Philippe-Chatriller du stade Rolan-Garros et soulever ce trophée…

Lorsque les jeunes Chinois s’y mettront d’une manière intensive, lorsqu’ils joueront comme c’est le cas de jeunes joueurs français à l’âge de 10, 11, 12 ans, 60 à 80 matches par an de compétition, je peux vous dire qu’on risque d’assister à l’explosion du tennis chinois… Depuis que la Chinoise Li Na s’est imposée à Roland-Garros en 2011, y a-t-il  des petites filles qui marchent sur ses pas, avec l'envie de progresser ? C’est peut-être le cas… En tout cas c’est ce qu’il faut souhaiter !

Je crois que la Chine représente un marché colossal. Roland-Garros est retransmis en Chine et beaucoup de spectateurs suivent notre tournoi. Nous avons fait des formations pour inciter les jeunes joueurs à pratiquer un jeu efficace sur terre battue car nous sommes très fiers de notre surface et nous avons envie de l’exporter afin que les Chinois puissent en comprendre les subtilités.

 

Ou se joue l’avenir du tennis ?

Pour l’instant, l’Europe domine le tennis mondial. Ce n’était pas le cas il y a une trentaine d’années. On se souvient que les États-Unis, avec des joueurs comme Connors, McEnroe, Arthur Ashe, dominaient le top 100 d’une manière implacable… Ça a basculé en direction de l’Europe. Je serais incapable de vous dire ce qu’il se passera dans quinze ou vingt ans. Quand on voit dans le golf féminin ce qu’il s’est passé avec les Coréennes, c’est l’exemple même de pays émergents qui peuvent produire une quantité importante de championnes…

Chaque pays, chaque nation a besoin de travailler d’arrache-pied !  En se disant que rien n’est jamais acquis, qu’il faut travailler dès le plus jeune âge pour maîtriser cette petite balle jaune qui nous aura rendus fou durant de nombreuses années…

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