Gaspard Ulliel : « J’ai eu de la chance ! »

De son premier film, « Les Egarés », à « Saint Laurent », Gaspar Ulliel est l’un des symboles de la nouvelle génération du cinéma Français. Paris Fantastic! l’a rencontré.

Vous êtes l’un des symboles de la nouvelle génération du cinéma français ?
Ce n’est pas à moi de le dire, mais oui, je pense faire encore partie de la « jeune » génération, je n’ai que 35 ans… Mais, c’est un peu différent pour moi, j’ai commencé très, très jeune, dans le cinéma, à 11ans j’ai déjà l’impression d’être un « vieil » acteur, bien que je sois encore très jeune.
En tout cas, j’essaie de favoriser depuis quelques années des projets auprès de jeunes cinéastes. Je trouve ça important de soutenir un jeune cinéma, de nouveaux réalisateurs, alors que j’avais au contraire plutôt tendance à aller vers des cinéastes plus confirmés, plus établis…, c’était assez rassurant…

Il y a eu la Nouvelle vague, François Truffaut et vous, qu’est-ce que vous incarnez ?
Aujourd’hui c’est un peu plus compliqué, plus nébuleux. On est tout de même dans une période assez particulière ou tout va tellement plus vite, tout est consommé différemment, d’une manière plus désordonnée, plus compulsive. Tout est plus fugace et c’est encouragé par internet, les réseaux sociaux, les applications comme Instagram… En Chine c’est encore plus puissant, avec Wechat, Weibo… TikTok.

Je trouve ça parfois effrayant et en même temps très excitant. J’ai l’impression d’être arrivé à une époque totalement charnière, pleine de nouveaux enjeux, de nouveaux défis… je pense que c’est très stimulant, pour la création cinématographique.
Les séries ont redéfini les attentes du public. Les nouvelles plateformes permettent l’émergence de plein de nouveaux talents, aussi bien de cinéastes que des acteurs.
Je trouve ça formidable car ça permet à des acteurs qui n’auraient peut-être jamais eu accès à certains rôles au cinéma dans des longs métrages, de se retrouver comme ça dans une série.
Je pense que pour un acteur, c’est quelque chose d’assez puissant, la série puisque ça permet à un acteur d’incarner un personnage sur un très long cours.

Comment pourriez-vous vous présenter?
Je dirai que je suis un jeune papa, c’est quelque chose qui me définit à plein d’égards, c’est un gros chamboulement dans ma vie d’homme… Je dirai quelqu’un qui a enfin un pied dans cette maturité que peut-être je cherchais depuis pas mal d’années… La trentaine, je pense que c’est toujours un moment un peu particulier dans une vie, c’est vraiment un moment charnière, de bascule. A partir de cet âge, on a plutôt tendance à se recentrer sur soi-même. Aller plutôt chercher à l’intérieur de soi les réponses à plein de questions et c’est passionnant.



Vous avez 35 ans, vous êtes un acteur reconnu en France et à l’étranger…
Il y a aussi évidemment cette image que j’ai à travers la marque Chanel, pour cette campagne de parfum qui je pense, m’a aussi offert une certaine notoriété à l’internationale, peut-être plus qu’à travers mes films… C’est parfois délicat, parce que souvent on peut me reconnaître plus comme mannequin, qu’acteur alors que le cœur de mon métier, c’est le cinéma.
Je suis un acteur avant tout, je ne me considère pas vraiment comme un mannequin, bien que je sois très heureux dans cette collaboration, qui dure maintenant depuis presque dix ans avec la maison Chanel. Je suis un acteur français… la moitié de ma vie a été remplie par le cinéma.

Votre rêve de jeunesse c’était de faire quoi dans la vie ?
Pendant longtemps je rêvais de passer derrière la caméra, d’être réalisateur. Faire mon film à moi. Ce rêve ne m’a pas vraiment quitté depuis, je mesure à quel point c’est un exercice difficile, compliqué. Je
continue à le poursuivre mais de façon plus nuancée : pour être tout à fait franc, j’espère un jour passer derrière la caméra.

Quand vous avez compris que vous alliez être un acteur, est-ce que vous aviez un modèle ? Est-ce qu’il y avait un mentor, un modèle d’acteur qui était pour vous l’ultime objectif, d’être aussi important ou bon que lui ?
Oui, en France il y a Patrick Dewaere ou Gérard Depardieu, après, il y De Niro, Al Pacino, j’ai eu le culte ces acteurs-là… un jeune acteur qui est parti trop tôt mais qui me fascine énormément c’est River Phoenix, le petit frère de Joaquin Phoenix, qui lui aussi est excellent.
Il y a deux acteurs qui me fascinent énormément : Tom Cruise, qui pour moi dans cinquante ou cent ans
restera comme un acteur majeur… Il a quelque chose de magnétique. Je peux le regarder pendant des heures, je trouve ça fascinant, sa manière d’être à l’écran.
Et puis Léonardo DiCaprio, de films en films je trouve qu’il va de plus en plus haut. Par exemple, sa dernière performance dans le film de Tarantino, Once Upon a Time in Hollywood, il arrive à un niveau de jeu qui pour moi est largement au-dessus de tous les autres actuellement. C’est-à-dire qu’il arrive à rendre chaque seconde fascinante, avec un personnage. Il est « monstrueux ».



Quel serait le film ou le réalisateur qui vous a le plus marqué ? Quel est votre film de référence ?
J’aime beaucoup Coppola. Il y a plein de film de lui que j’aime énormément. Je pense notamment à un film qui s’appelle « the Conversation » que je trouve génial, que j’ai beaucoup revu. A un moment j’avais aussi une passion pour Cimino, un cinéaste un peu maudit qui a ruiné Hollywood avec ce film qui s’appelle « les Portes du Paradis », qui est une petite merveille.
Bizarrement, plus jeune, j’avais une fascination pour un film muet qui s’appelait l’Aurore, de Murnau, qui est un petit miracle de cinéma, aussi.
Après, j’aime beaucoup le cinéma asiatique, depuis toujours. En Chine il y a pour moi un maître incontesté qui est aujourd’hui encore assez jeune et qui va encore nous offrir plein de films, c’est Jia Zhanke, qui a fait des films comme Still Life, Platform, les Eternels.
C’est un peu le Balzac du cinéma chinois contemporain, parcequ’il dresse une sorte de chronique sociale contemporaine de la Chine, j’attends chacun de ses films avec impatience.

Quelle est l’image que vous avez de la Chine ?
La Chine, c’est tellement vaste… pour moi c’est encore de l’ordre du fantasme parce que j’ai l’impression que je n’arriverai jamais vraiment à circonvenir réellement ce qu’est la Chine. Je ne sais même pas si les chinois peuvent le faire eux-mêmes ! Et puis c’est tellement dense en termes d’histoire, avec toutes ces dynasties, toute cette philosophie…
Ce qui est fascinant avec la Chine, c’est le mélange avec le Bouddhisme, le Taoïsme et le Confucianisme…
En fait, c’est un pays qui est riche de tellement d’histoire, de tellement de paradoxes, que je pense que ça forge forcément une identité, une culture, même une âme, une façon d’être au monde qui est assez fascinante. D’où peut-être justement cette démarche artistique dont je parlais dans le cinéma qui est parfois assez sidérante et totalement hors-norme.

Elle vous attire, la Chine ? Elle vous intrigue ?
Elle m’intrigue énormément…

Vous auriez envie d’aller tourner en Chine par exemple ?
Oui, ça m’attire énormément. Dès lors que c’est une culture qui est diamétralement opposée à la nôtre, ça rend forcément l’exercice très intéressant, je dirai même fascinant. Il doit y avoir quelque chose de très stimulant dans certains cercles, dans certains milieux sociaux, dans la jeunesse surtout, qui inévitablement doit se construire avec tout cet héritage assez dense et brutal… Je pense que c’est une société qui doit forcément stimuler une forme d’émulation, de frénésie…


Vous faisiez allusion au fait que vous aviez deux facettes, l’acteur et votre incarnation de la marque Chanel, vous êtes l’un de ses visages. Comment vous le vivez, cette double facette ?
Ce qui m’a vraiment plu dès le départ c’est que j’y ait tout de suite trouvé une forme de légitimité en
tant qu’acteur : l’idée d’être assimilé à une fragrance et non à un objet plus concret comme un sac ou un vêtement, ça me plaisait. Il y a quelque chose peut-être de plus poétique, de plus abstrait et surtout j’ai
eu la chance dès le départ de collaborer avec des cinéastes de renom, parmi les plus grands en exercice…
Scorsese, James Gray, Steve McQueen… ça crée un pont évident avec mon vrai métier qui est celui d’acteur.
Évidemment je me suis dit que je cours le risque d’être assimilé à cette image-là qui est extrêmement puissante et mondiale… et non être reconnu à ma juste valeur en tant qu’acteur. Depardieu par exemple aujourd’hui peut faire n’importe quelle publicité, ça reste lui. Aujourd’hui je commence à avoir une autre aura en tant qu’acteur mais c’est vrai qu’à une époque, c’était à double tranchant. Aujourd’hui, avec le recul, je me dis que j’ai eu la chance d’être approché par une maison qui incarne certaines valeurs, qui sait aussi être assez discrète, qui ne m’a pas non plus sursollicité dans cette démarche-là… en fait, ils respectent vraiment mon identité d’acteur.
Et même à chaque fois, dans les spots publicitaires qu’on a pu faire, il y a une vraie démarche artistique, créatrice, ou ils laissent une totale liberté aux cinéastes qu’ils ont choisis. C’est une entreprise familiale et je trouve que ça se ressent beaucoup dans leur manière de mener leurs traditions…

En ce moment, l’acteur est en train de prendre le pas sur le mannequin ?
Je ne sais pas… Ça fait tellement longtemps que les choses se sont mélangées et ne font plus qu’une.
Cette identité Chanel, je la transporte depuis presque 10 ans, donc les gens dans la profession l’ont complètement digéré et accepté. C’est vrai que, je m’interrogeais : ça peut être assez violent, je pense, pour des cinéastes, de voir comme ça un acteur sur des énormes affiches, avec une image extrêmement puissante, dans une identité très marquée, des codes très marqués pour un parfum, peut-être que ça peut à un moment brider leur imagination.
Oui, peut-être qu’il y a des rôles qui m’ont échappé à cause de ça, je n’en sais rien, je ne le mesure pas vraiment. Si c’est le cas, ce n’est pas grave… Aujourd’hui je pense que c’est moins le cas. Ca n’a plus le même effet qu’au départ.



« Saint Laurent c’est vraiment le rôle de la maturité »

Quel est votre film le plus important ?
Je dirai qu’il y en a deux. Il y a un film qui pour moi est très important qui s’appelle « Les Egarés », d’André Téchiné, que j’ai fait à mes débuts, parceque je pense tout simplement que c’est là ou j’ai le plus appris, c’est peut-être le premier tournage ou j’ai vraiment pris conscience de ce que c’était que d’incarner un personnage, de travailler sur un rôle plus en profondeur.
André Téchiné a longtemps été reconnu comme un cinéaste qui allait dénicher de nouveaux talents, de jeunes acteurs, c’est vraiment ce qu’il aime faire… je me souviens, il ne m’avait pas lâché, il m’a sollicité dans mes plus profonds retranchements tout au long du tournage. Je le remercie parceque ça avait été une sorte d’épiphanie ou j’ai découvert ce que c’était réellement que de travailler sur un personnage.
Après il y a évidemment le film de Laurent Bonello, « Saint Laurent » qui arrivait à un moment particulier ou j’étais dans une phase un peu plus trouble, où j’essayais de prendre un peu de recul sur mon parcours, essayer peut-être de me redéfinir plus clairement dans des choix et des films qui me correspondaient mieux… Pendant un temps, j’avais une soif d’explorer différents univers. Je ne voulais pas me laisser enfermer, éviter que l’on me mette une étiquette. Avec Saint Laurent c’est vraiment le
rôle de la maturité. C’est la première fois qu’on m’offre un rôle aussi complexe, aussi dense et c’est également mon premier rôle d’homme.

Saint Laurent c’est la mode, pour vous, c’est important dans votre vie ?
Inévitablement oui parce que mes deux parents travaillaient dans la mode, mais c’est quelque chose que j’ai toujours transporté avec moi, depuis le plus jeune âge, donc ça n’a jamais vraiment exercé une forme de fascination sur moi, puisque c’est quelque chose qui appartenait à mon quotidien. A la maison, je me souviens de voir mon père dessiner des collections, ma mère qui arrivait avec des gros sacs remplis de
vêtements. A l’adolescence on se retrouve aussi contre ses parents, donc à un moment j’avais presque une sorte de blocage, de rejet par rapport à ce monde de la mode, donc c’est une relation assez complexe avec ce
milieu-là… En tout cas oui, j’ai un réel intérêt pour la mode et j’y suis sensible… je pense que c’est quelque chose de fondamental dans nos sociétés contemporaines.
Quand je vois un défilé, un show, c’est intéressant, c’est aussi un état du monde, du moment, peut-être d’une micro-société mais ça raconte beaucoup de choses sur l’ère du temps…

Paris, c’est la ville que vous préférez au monde ?
Inévitablement oui. C’est là où je suis né, j’y ai grandi, j’ai ma famille ici. Quand il y a une lumière un peu orangée sur le Grand Palais, ou quand je traverse un pont et que d’un coup ça me saisit, je me dis, oui, c’est vrai que je suis dans l’une des plus belles villes du monde… ! On a cette chance là. Après, je peux trouver ça un peu étouffant, c’est une ville qui est tout de même assez « petite », pour des chinois j’imagine que ça paraît minuscule… Je le ressens aussi un peu comme ça, quand on commence à voyager un peu, Paris peut très vite s’assimiler à une sorte de village…



On dit que Paris pourrait être un musée…
Justement, je pense que le grand intérêt de Paris, notamment pour des gens qui viennent visiter la ville, c’est les musées. Et je dis ça ayant vécu ici toute ma vie, je vais régulièrement dans les musées.
On a déjà la chance d’avoir le plus grand musée du monde, le Louvre, mais aussi plein de musées à découvrir qui sont splendides, le musée d’Orsay, c’est d’une beauté inouïe… Carnavalet, Rodin, il y en a plein… le musée Picasso… il y a un musée qui n’est pas très connu mais qui est splendide, le musée de la Chasse et de la Nature. Il est dans le Marais, rue des Archives.

« Si j’avais eu le choix et le talent, je serais devenu musicien, sans hésiter.

Quand vous êtes à Paris, vous aimez vous balader ou ? Quel est votre endroit préféré ?
Je vais souvent dans les jardins du Palais Royal, j’aime aller m’y poser pour bouquiner. Déjà c’est à taille humaine, il y a des petits cafés sympas et puis il y a plein de magasins aussi, avec des curiosités qui côtoient d’autres magasins de marque de mode un peu plus pointus… Et puis il y a ces colonnes de Buren qu’on aime ou qu’on n’aime pas, moi je n’ai pas encore réussi à me faire une opinion tranchée là- dessus… mais c’est un endroit que j’aime bien, avec la Comédie Française derrière… On n’est pas loin du
Louvre, on traverse la rue, on est à Saint Germain… Et puis les bords de Seine. Avec l’Ile St Louis…

Les Chinois hésitent à venir à Paris à cause des Gilets Jaunes, ils ont peur de se faire détrousser parcequ’ils ont du cash sur eux, qu’est-ce que vous pourriez leur dire ?
La situation des Gilets Jaunes s’est beaucoup calmée… oui, il y a eu des violences urbaines, mais qui sont à mon avis largement amplifiées dans les médias internationaux… Pour moi, Paris est une ville extrêmement sûre, de plus en plus. Ca ne m’arrive jamais de me sentir en insécurité dans la rue à Paris, à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit. Je n’ai jamais eu cette sensation-là. Peut-être plus jeune, il y a longtemps, dans certains quartiers, ou les disparités sociales étaient telles, qu’il fallait faire un peu attention… mais aujourd’hui, avec la gentrification, je dirai que l’ensemble de Paris est devenu une sorte de petit village un peu « bobo ».
Après, la situation sociale et politique avec ses manifestations à répétition, cette crise actuelle, ça peut engendrer certains soubresauts au quotidien, mais c’est quand même assez encadré, donc je ne pense pas que ça ait un réel impact sur le tourisme…
A 35 ans, vous avez déjà fait pas mal de films, des films importants, on l’a vu, comme le « Saint Laurent », qui vous a valu un César… vous avez de la chance ?
Oui, je pense que j’ai eu de la chance. Surtout celle de faire cette rencontre au tout départ de cette femme qui m’a proposé d’intégrer son agence de comédiens et de faire des castings, chose à laquelle je n’avais jamais songé avant et quand j’avais 11, 12 ans. Je me suis souvent demandé si je n’avais pas rencontré cette femme, ce que j’aurai fait… : je pense honnêtement que je n’aurais pas fait du cinéma sans cette rencontre.
Urbaniste ça m’aurait beaucoup plu… l’idée de façonner le monde de demain, l’environnement… après, si j’avais eu le choix de mon métier honnêtement, je n’ai malheureusement ni le talent, ni les aptitudes pour, ça aurait été musicien, sans hésiter.
La musique c’est pour moi la forme d’art la plus puissante, la plus immédiate, un peu comme la peinture, c’est un art qui vous frappe immédiatement, qui vous transperce !


Le Paris de Gaspar Ulliel
Un restaurant favori : « 21 G », un restaurant Dim Sum, dans le 6 e arrondissement, rue du Faubourg Saint Antoine, c’est du « dumpling ». L’endroit est très moderne, c’est délicieux.
Un lieu : Le passage des Panoramas, où il y a plein d’excellents restaurants, comme le Café Stern.
J’adore manger et je suis un grand passionné de vins, je sais que les chinois aiment beaucoup. Il y a un restaurant donc j’ai hésité à parler car c’est mon « petit restaurant secret » mais c’est le Vantre rue de la Fontaine au Roi, dans le 11 e, avec l’ancien chef sommelier du Bristol.
Un vin : Châteauneuf du Pape Château Rayas Clos des Célestins… de Henri Bonneau,
Une librairie ? OFR, 20 rue Dupetit-Thouars… près du Carreau du temple.
Un marché ? Rue du Nil, une petite rue, en haut de la rue de Petits carreaux, ou ils ont un maraicher avec uniquement des produits de saison.

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