Pierre Cardin est mort ce 29 décembre 2020 à l’âge de 98 ans. Il repose désormais au cimetière de Montmartre à Paris. Pierre Cardin fut un pionnier, à l’avant-garde de la mode. En plus de 70 ans de carrière, il a révolutionné l’univers de la mode. De la Place Rouge à la Cité Interdite et à la Grande Muraille. Du costume noir à col Mao des Beatles aux petites robes zippées ou à hublot, ses créations « futuristes » sont entrées dans la mémoire collective.  Le couturier visionnaire, propriétaire du restaurant Maxim’s, avait fondé la maison homonyme en 1950. Sa soif de créativité ne l’aura jamais quitté. Comme l'a annoncé sa famille, c'est son neveu Rodrigo Basilicati Cardin qui va assurer l'avenir de la marque. « La maison continue sous la conduite de son neveu Rodrigo Basilicati Cardin pour mener de nouveaux projets, tout en respectant l'héritage mode de son talentueux fondateur ». Paris Fantastic! l’avait rencontré. Nous publions ici en hommage sa dernière grande interview, réalisée dans ses bureaux près de l’Elysée, quelques mois avant sa disparition.

       « ‘Cardin, c’est le Président de la France’. En Chine, on m’appelle le Président ! C’est amusant… »

Pierre Cardin, quand vous posez un regard sur votre vie, sur ces années de légende qui ont été les vôtres, qu’allez-vous retenir ?

D’être entré à l’académie des Beaux-Arts, d’être académicien ! C’est unique pour un couturier. Il n’y en a jamais eu d’autre !

Avant tous les autres, vous avez fait découvrir la mode au Japon, aux Etats Unis, en Chine et en Russie. D’où est venu ce coup de génie d’exporter la mode à l’étranger ?

J’ai voulu connaître les mœurs, la politique, comprendre les Etats qui sont différents de l’âme du nôtre. Comprendre la mentalité des gens, leur politique, leurs mœurs. Vivre dans le pays. J’ai été un pionnier partout, au Japon, en Australie, en Nouvelle-Zélande, en Argentine, au Brésil, en Corée déjà, en Allemagne, en Chine, tout simplement j’ai voyagé.

Vous avez été un précurseur en Chine. Que cherchiez-vous en allant à Pékin ?  

Je voulais faire connaissance avec un demi-milliard d’individus. J’étais convaincu que la Chine serait un jour un pays puissant, qui dominerait le monde. A l’époque on me disait que j’étais fou ! On me disait : « dans vingt ans ils ne seront pas encore au niveau de départ de leur civilisation ». Alors qu’ils nous ont donné leur Civilisation bien avant… Je me suis dit : « si j’ai un client, si je vends des boutons en Chine, si je fais des licences, comme il y a un milliard d’individus et qu’il y a huit, dix ou vingt boutons avec la chemise, je vendrai vingt milliards de boutons par an ! J’ai compté les boutons. J’ai rêvé ça. C’était utopique non ? Et c’est arrivé… Je suis devenu propriétaire de ma Maison.

Quel souvenir vous gardez de l’époque ?

Tout le monde était habillé en Mao. Moi j’étais le hippie de l’époque. Quand je passais dans les rues, habillé en européen, parmi tous les chinois qui étaient en Mao, j’étais le hippie. On me regardait comme une bête curieuse. Ce n’était pas moi qui regardais les Chinois comme des curieux, c’était eux qui me regardaient.

Vous avez connu Mao ?

Non, je n’ai pas rencontré Mao, mais j’ai vu Deng Xiaoping. J’ai rencontré sa fille et son fils également. Quand ils sont venus à Paris, ils sont venus chez moi. C’est vous dire le degré d’amitié qu’il y avait entre nous.

Vous y êtes toujours en Chine ?

Évidemment, plus que jamais. Là-bas, on dit « Cardin, c’est le Président de la France ». On m’appelle le Président ! C’est amusant…

Qu’est-ce que ça représente pour vous la Chine aujourd’hui ?

La puissance la plus inquiétante du monde, parce qu’ils sont plus d’un un milliard d’individus. C’est une puissance à laquelle il faut faire très attention. Ne pas les mépriser, en tenir compte. Car c’est un peuple qui est très sensible en même temps, qui peut être très dangereux s’ils le veulent…

La Chine est-elle capable de créer sa propre mode, ses propres designs ? Absolument… il y a des créateurs maintenant. la Chine a beaucoup changé.

Vous avez rencontré Vladimir Poutine, en Russie.

C’est avec lui que j’ai signé mon premier contrat. Il était dans l’appareil du gouvernement à l’époque. Au KGB bien sur… 

Il y a eu l’Amérique aussi. Et vous avez eu un succès fou, aussi. Vous avez rencontré les plus grandes stars américaines…

Oui, le cinéma, le business, Trump, j’ai rencontré son père, avant qu’il ne démolisse l’immeuble Art Déco de New York, le Bonwit Teller.  C’était il y a très longtemps, en 1952... Je l’ai rencontré quand il était architecte dans le bâtiment. Je l’ai vu construire son building, son hôtel, j’y ai même dormi.

Comment avez-vous débuté dans la mode ?

J’ai travaillé chez Paquin. C’était la plus grande maison du monde. On était 800 employés… J’ai été tailleur pour les costumes du film la Belle et la Bête. J’ai été aussi le premier mannequin masculin au monde. Parce qu’être mannequin à l’époque ça voulait dire être homosexuel, c’était tabou à l’époque. Moi j’étais le premier mannequin homme, chez Paquin, pour la Belle et la Bête. J’ai remplacé Jean Marais. J’étais sa doublure. Lui était en Suisse, il tournait un film.

Vous avez ensuite été le premier couturier de Christian Dior…  C’est lui qui vous a embauché ?

C’est Monsieur Rouët, le directeur. Dior n’était qu’un dessinateur à l’époque… il n’a jamais été propriétaire d’ailleurs. je suis devenu le premier employé avec Dior.

Il vous a embauché à quelle fonction ?

« Tailleur manteaux ». Madame Marguerite avait les robes. J’étais au commencement de la maison Dior. J’ai ouvert les portes. J’ai vu rentrer Dior dans sa maison. J’étais à huit heures devant la porte et à neuf heures, Dior est arrivé.

C’était le début de la légende ?

Et ça a été un évènement tellement grand à l’époque, parce que c’était inespéré. Le balcon de la maison Dior… c’était une petite maison qui appartenait à un de mes amis.  

Quel est le personnage qui vous a le plus marqué dans votre vie ?

Mère Thérèsa. Je l’ai rencontrée. Elle était le symbole d’une sainte abstraite. C’est à dire qu’elle était immatérielle. Quand elle vous parlait, elle vous bouleversait, elle créait un environnement d’absence. J’ai aussi connu Madame Gandhi. J’ai connu le monde entier. Des Kennedy au prince Sihanouk…

Dans le milieu de la mode, quelle est la personnalité qui vous a le plus impressionné ?

J’ai eu beaucoup d’admiration pour Courrèges. Il a donné un coup de balai dans tout ce qui était mode et il appelait ça “mode”. Il a influencé le monde entier…

La griffe Cardin c’est quoi ?

Le modernisme. L’avant-garde. Cardin, le provocateur. Hélène Lazareff m’a fait un numéro entier sur moi à l’époque, dans Elle. J’ai été beaucoup aidé par Hélène Lazareff, elle m’admirait beaucoup, elle me protégeait beaucoup. Elle m’aidait moralement en plus. Yves Saint Laurent disait que la mode que je faisais à l’époque, c’était ridicule ! J’étais tellement à l’avant garde à l’époque, j’étais jeune, ça remonte à… « A long time ago ! ». La mode dans la rue aujourd’hui, c’est celle que j’ai dessiné il y a trente ans… 

Qu’est-ce qui vous a motivé toute votre vie ?

Le travail. Mon plaisir, ma joie, ma vie étaient axés sur le travail. C’était de réussir. L’ambition et non la prétention.

Qu’est-ce que vous aimeriez qu’on laisse comme épitaphe sur votre tombe ?

Ma devise c’était “toujours plus”. Plus que la mort, je ne peux pas demander davantage !

Votre énergie, c’était la passion du travail.

J’ai bientôt 100 ans et je marche, ça fonctionne encore. J’ai trouvé l’équilibre de ma vie dans le bonheur du travail. Je n’aimais pas aller dans les boîtes de nuit, je n’aimais pas les choses faussement mondaines, j’aimais les choses de qualité. Je vivais dans un milieu littéraire, musical, Cocteau, des écrivains… je ne vivais pas du tout une vie de couturier. Je ne suis pas mondain, ce n’était pas mon monde. Je suis self made en plus… Je ne renonce pas à mon origine.

Autodidacte ?

Oui, totalement. Mais c’était la guerre aussi… 

Vous êtes arrivé en France à l’âge de 2 ans... ?

Mes parents ont fui l’Italie et Venise pour échapper à Mussolini… nous étions des gens très aisés en Italie. Mes parents avaient des chevaux et pas mal de propriétés, des rizières... nous n’étions pas pauvres. Je n’ai pas honte de le dire. Heureusement d’ailleurs. Nous avions des terres, et même une chapelle dans notre maison. On était propriétaires terriens car avant, il n’y avait pas d’industriels, il n’y avait que de la terre. Les seigneurs, c’étaient les seigneurs de la terre… on oublie ça, parfois. 

Vous étiez le fils d’un immigré, ça vous a marqué.

Comme maintenant les roumains, les algériens, les africains, parce qu’il  y avait de la main d’œuvre en France à l’époque. Mon père n’avait jamais travaillé de sa vie, il était propriétaire. Il a dû faire des travaux qui ne correspondaient pas à sa naissance. Il était blessé. Moi, on m’appelait “sale macaroni” à l’époque. Mon père, ça le faisait pleurer… quand je voyais comment on se faisait traiter par des gens qui n’avaient aucune culture…Mon père avait quand même de l’éducation, c’était une bonne famille, on allait en calèche à l’église… on avait un pouvoir local… Je suis naturalisé français d’accord… mais quand même. Mes parents sont morts à Paris et moi je continue, la vie.

Quand vous voyez aujourd’hui la peur des migrants, qu’est-ce que ça vous inspire ?

La politique je n’en fais pas… Mais les immigrés, je les comprends très bien. Je comprends la détresse de ces gens qui n’ont pas de travail et qui fuient leur pays parce qu’ils y sont ou maltraités ou en prison ou politiquement engagés… c’est comme dans tous les états… A l’époque on avait besoin de main d’oeuvre, mon père avait déjà 60 ans quand je suis venu ici… je suis un réfugié. Par rapport à la politique de Mussolini.

Mais aujourd’hui, il y a une tendance à fermer les frontières…

Pour le bien ou pour le mal, on a toujours eu besoin des étrangers. Paris est fait d’étrangers. Si on n’avait pas tous les étrangers pour faire les travaux les moins agréables, qui les feraient ? Les Français ? Pas du tout. Donc il faut tenir compte et respecter cette main d’œuvre qui viennent, eux, pour vivre… il faut comprendre qu’ils ne sont pas là pour nous prendre notre pain, ils sont là pour aider à ce que nous mangions nous…

Qu’est-ce que vous inspire le monde d’aujourd’hui ?

C’est une détresse qui est très difficile à définir, parce que tout est devenu popularisé, il n’y a plus de respect pour personne, maintenant vous avez des gens qui ne vous respectent pas du tout, même si vous avez une situation respectable comme un curé par exemple… Un curé passerait dans la rue, on ne le laisserait même pas passer, on passerait devant lui. Avant, on voyait Monseigneur, un curé, qui était près de nous et qui voulait traverser la rue, on l’aidait presque…

« Je suis en train de créer une école de mode qui s’appellera le studio Pierre Cardin, à Houdan à 40 km de Paris, avec des jeunes qui viennent apprendre et moi, je serai professeur, tant que je pourrai l’être… Pour continuer la route.

Est-ce qu’il y a toujours une mode française ?

Il y a toujours une mode française, c’est évident. La mode est faite par des étrangers en général. Mais même si les créateurs sont de l’étranger, c’est à Paris que ça se passe. Paris reste la Mecque de la mode comme un lieu pour un idéal, c’est Paris qu’on choisit pour faire les défilés… La France conserve son rayonnement en matière de mode… Mais l’influence des Amériques reste très importante. Même si on ne le dit pas, on est très influencés par l’Amérique.

Aujourd’hui, vous avez un couturier que vous aimez particulièrement ?

Les jeunes, je les connais moins, pour vous dire la vérité. Parce que je ne vais pas voir les collections, ce n’est pas pour critiquer, mais j’ai une autre formation... C’est comme si on demandait à un lecteur de passer de Montaigne ou Shakespeare à un écrivain moderne..  

Vous avez tout réussi. A quoi vous rêvez aujourd’hui ?

Continuer à vivre. En travaillant. C’est simple.

C’est la meilleure chose qui puisse m’arriver, de travailler pour vivre et vivre pour travailler. Je monte Oscar Wilde au mois d’Octobre… Une pièce de théâtre sur sa vie. Je viens de créer des lunettes, j’ai eu le prix le premier prix de Milan.  Je fais toujours des choses intéressantes. Qu’on aime ou qu’on n’aime pas, ce n’est pas ma décision. Mais je fais toujours des choses intéressantes.

C’est la recette de la longévité…

En tout cas c’est la recette de mon bonheur. Il y en a d’autres qui n’aiment pas travailler. C’est leur droit. Moi, j’ai les moyens de ne pas travailler, mais j’aime le faire, c’est différent.

Qu’est-ce qui est l’essentiel, aujourd’hui, dans la création, dans la mode, pour vous ? 

De vous rendre heureux.

Vous avez eu un amour dans votre vie ?

J’en ai eu plusieurs et je dois dire qu’en amour j’ai été très favorisé, par rapport à ce que l’on entend dire sur les autres… j’ai été plus qu’aimé, j’ai eu des gens qui m’ont adoré, sentimentalement ça a été très bien, mais il y a eu le gout du changement ou de la rupture… Des ruptures provoquées par des malentendus, une lassitude et puis je cherchais le chemin de la nouveauté…

Est-ce que vous avez un regret ?

Ne pas avoir d’enfant. Jeanne ne pouvait pas en avoir… Oh oui j’aurai voulu avoir un enfant, peut-être avec elle puisque c’était ma fiancée… Je n’ai pas choisi mal non plus… c’était un de nos plus grandes actrices.

Est-ce que vous avez un héritier justement ?

Oh, il y en aura qui seront suffisamment là pour se battre entre eux…

Un héritier sur le plan de la création, pour votre maison de couture...

Je suis en train de former une école de mode, un Centre de formation qui s’appellera le studio Pierre Cardin, à Houdan à 40 km de Paris, avec des jeunes qui viennent apprendre et moi, je serai professeur, tant que je pourrai l’être et le faire… Pour continuer la route.

Quel est le personnage que vous admirez le plus, dans la mode ?

Dans la mode, celui qui reste pour moi le créateur c’est Courrèges.

Dans le cinéma ?

Les jeunes, je les vois moins. Il n’y a plus de Gérard Depardieu ou de Jeanne Moreau… je ne sais pas si vous êtes de mon avis… Il n’y a plus de grandes stars… Même des Elisabeth Taylor, ça n’existe plus…

Quelle image vous voudriez qu’on garde de vous ?

Oh, je suis de passage dans la vie… On est vite oublié…

Qu’est-ce que ça représente pour vous, Paris ?

Pour moi Paris, c’est l’une des villes les plus exceptionnelles du monde, je crois. Je suis italien d’origine donc je peux parler librement. L’Italie est le meilleur pays. Mais la ville des villes c’est Paris ! Il s’y dégage un monde international de grande culture littéraire et musicale, picturale, c’est un lieu où l’on se sent bien, on est libre et en même temps c’est une très belle ville…

Quelle vie !

Je me sens encore jeune… Dommage que j’aie mal au dos !

Propos recueillis par Ulysse Gosset

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