« Ma passion c’est l’être humain! »--Entretien avec Juliette Binoche

Elle est la seule, avec l'Américaine Julianne Moore, à avoir remporté un prix d'interprétation dans les trois plus grands festivals de cinéma au monde – Cannes, Venise et Berlin. Juliette Binoche est une icône du cinéma français, mais aussi international. Cette femme ouverte sur le monde exprime aussi sa passion pour la culture chinoise…

 

Juliette Binoche, vous allez vous rendre en Chine dans le cadre d’une tournée dédiée à la chanteuse Barbara...  Comment est née l’idée ?

Le producteur du spectacle m’a fait rencontrer Alexandre Tharaud, un pianiste virtuose français qui entretient un amour particulier pour Barbara. Il m’a demandé si je souhaitais continuer ce spectacle, mais sans lui, car Alexandre est retourné à Mozart, Bach, des auteurs classiques qui demandent d’autres compétences que celles qui sont nécessaires pour interpréter Barbara… La proposition m’a intéressée et il m’a donc proposé de partir en tournée en Chine, dans quatre grandes villes, pour présenter un spectacle qui sera un peu différent de celui qu’on a créé à Avignon, avec plus de chansons pour cette fois-ci.

Au départ le producteur Olivier Guzman et Alexandre sont venus vers moi en disant qu’ils aimeraient bien que je lise simplement des textes de Barbara. J’ai décidé plutôt d’apprendre les textes et de les chanter, car approcher ses paroles sans les chanter, ça me semblait difficile…

 

Quelle est votre ambition pour le public chinois, faire découvrir Barbara ?

C’est arrivé un peu par la force des événements car j’entretiens un rapport d’amitié avec la Chine depuis plusieurs années, même si j’en parle rarement… Je suis passionnée par cette culture, je me fais soigner par l’acupuncture, j’ai beaucoup d’admiration pour la poésie et les poètes taoïstes, pour la cuisine chinoise, le qi gong, j’ai suivi un maître de cette discipline pendant des années. Tout cela fait partie de cette ouverture que j’ai su acquérir pendant toutes ces années…

Que représente La Chine pour vous aujourd’hui ?

C’est une terre d’immensité, avec des traditions profondes qui possèdent un sens très particulier… ils n’ont jamais divisé le corps et l’esprit. Notre médecine occidentale a décidé de choisir l’approche contraire, avec la chirurgie, là où eux opèrent avec des aiguilles…

On paie le médecin quand on est en bonne santé, mais pas quand ça va mal. C’est un esprit différent…

 

La montée en puisance de la Chine, ça vous impressionne, ça vous inquiète ?

Pour moi la puissance ce n’est pas forcément ce qui se voit. La puissance d’un pays c’est aussi ce qu’il amène, ce qui émane de lui, dans la pensée il y a de la puissance.

Je crois en la force de la pensée, elle crée du lien, une atmosphère, une aura…

Pendant des années la Chine a été gardée du monde, il y a donc un air nouveau à son sujet, notamment quand on se promène dans les campagnes, on a vraiment la sensation d’être très proche des racines ancestrales du pays…

 

Vous aimez la mode ?

J’admire le travail de certains artistes, avec un sens de la matière, des couleurs, des formes… Tout ça peut être proche de la peinture aussi. J’ai appris des choses au fur et à mesure à ce sujet, via mon métier d’actrice qui m’a poussée à me poser des questions sur quoi porter lors d’une soirée, un festival…

 

Vous avez un couturier préféré ?

Là, je suis chez Armani, donc je vais vous parler de lui. Je pourrais aussi dire Acne, Balmain, Stella McCartney qui fait de belles choses aussi…

 

Vous aimez les défilés ?

Oui, car quand on y assiste on a la sensation de voir défiler des déesses par moments.

 

Votre passion, c’est le cinéma ?

Non, ma passion c’est plus l’être humain. La vie des gens, comment ils existent, fonctionnent, traversent des situations qui semblent impossibles, c’est ça qui m’anime. Pour moi le cinéma, le théâtre, l’art en général est un moyen plus qu’un but en soi.

Dans l’actorat il y a une forme de dénuement à trouver, à vivre, pour faire passer des choses.

Il faut faire passer des émotions sans les expliquer ni les démontrer, mais qui doivent être là malgré les apparences. C’est ça qui est passionnant finalement…

 

Votre autre passion, c’est la peinture…

Oui, quand j’ai l’occasion d’y revenir c’est toujours un bonheur. Je partage parfois cette passion quand j’incarne une peintre à l’écran.…

 

Avez-vous un film que vous voudriez qu’on garde en mémoire ?

Je dirais, celui qui peut transformer le plus…

 

Est-ce que vous regardez vos films ?

Oui, au moins une fois, mais après j’ai rarement le temps. J’en ai d’autres à tourner !

 

Avez-vous une référence qui vous a plus marquée que les autres ?

Dans les films plus dramatiques, je dirai qu’il y a « Bleu » et « Camille Claudel », avec des metteurs en scène que j’adore (Krzysztof Kieślowski et Bruno Dumont pour ces deux films, Ndlr), qui m’ont permis d’apporter à mon personnage une vraie vie intérieure, car on m’a proposé un vrai regard, une vraie écoute durant le processus de création, et puis des comédies comme « Décalage horaire », « Ma Loute »…

Il y a aussi les films romantiques, comme le « Patient anglais », le film d’Hou Hsiao-Hsien, très poétique ou celui, plus politique dans un sens, d’Haneke… Et puis les films ou j’ai joué une Bosniaque, une Afrikaaner, une photographe de guerre, des productions qui à chaque fois véhiculent une problématique, une situation sociale intéressante.

 

Le cinéma reste donc votre passion !

Le cinéma reste un moyen pour exprimer notre intérieur. Un peu comme les autres formes artistiques, la musique, le chant, la danse, le théâtre, toutes les formes que l’on puisse inventer.

Aujourd’hui vous faites partie des actrices françaises les plus reconnues, vous avez gagné un Oscar, des récompenses à Berlin, Venise… Vous représentez le cinéma français à travers le monde. Que cela signifie-t-il d’être arrivé à ce niveau de gloire ?

Je crois que j’ai eu la chance de rencontrer à certains moments des personnes qui m’ont inspirée. C’est toujours très beau de recevoir des prix, qui sont des marques de reconnaissance de ses pairs. Ce n’est pas rien car c’est un métier difficile, fait de compétition et de jalousies, mais également d’admiration et de désirs, tout y est mélangé. Il faut savoir diriger sa pensée vers la partie positive. Mais pour moi, les prix ne sont pas une finalité en soi.

 

Tout de même, peu de Françaises ont reçu un Oscar…

Oui, c’est arrivé comme ça, c’est quelque chose qui m’a surpris, mais j’y pense peu, sauf quand on évoque ce sujet avec moi.

 

Emmanuel Macron est le plus jeune Président de l’histoire de France. Trouvez-vous qu’il y a quelque chose dans l’air qui change ?

Je suis très fière de voir un président avec une femme plus âgée ! Ça Change la donne, ça montre que tout est possible. En France on est toujours très critique. Même si on avait un président parfait, idéal, je pense qu’on aurait quelque chose à lui redire. Il faut lui laisser le temps. C’est vrai que j’ai été très étonnée par rapport aux retraités et ce qu’il s’est passé pour eux (le gouvernement français actuel a adopté une hausse de cotisations sociales – CSG – sur les retraites, ce qui a provoqué un mécontentement, Ndlr). Les personnes âgées vivent avec beaucoup de difficultés et c’est important de soutenir cette lutte. Ce sont elles qui nous ont vu venir au monde, on s’est construit grâce à elles.

 

Au cinéma, avez-vous un metteur en scène préféré ?

Je n’en ai pas vraiment mais je sais qu’il y en a qui se dessinent, qui essaient, c’est comme les peintres, je ne souhaite pas en mettre un contre l’autre. Emmanuel Finkiel en France est vraiment très intéressant, il a fait « La Douleur », avec Mélanie Thierry, je lui prédis un bel avenir. J’ai travaillé avec Bruno Dumont, Claire Denis et Olivier Assayas, je les aime et je les admire, Léos Carax aussi, qui ne tourne pas assez à mon avis et qui est un grand artiste.

 

Êtes-vous une actrice politique ?

Qu’est-ce que cela veut dire? Pour moi le drame ce n’est pas dur, c’est un moyen d’apprentissage. C’est comme les tragédies qui, selon Sophocle, nous servent à répéter ce qu’on allait peut-être pouvoir vivre dans sa vie et être préparé. Quand on regarde un film, on vit des choses, on répète des situations parce qu’on y croit, on est ému et au final cela nous permet de mieux répondre quand on se trouve face à une situation qui peut être dramatique. Quand on observe la vie des individus, dans chaque famille il existe des choses cachées qui sont dramatiques. Le drame pour moi n’a jamais été une peur, plutôt une manière de regarder les choses en face, tout comme une source de connaissance. C’est en rentrant dans des endroits plus sombres que l’on peut trouver une lumière. En faisant face à nos peurs. Les sujets de divertissement peuvent être un moyen de fuite.

Je ne suis pas du genre à fuir car j’estime que la vie est faite pour être vécue et connue, et cette connaissance je la trouve notamment dans les drames au cinéma.

 

C’est donc, pour vous, regarder la vie en face ?

C’est une vision de la vie. Mais ça réveille une partie de nous qui serait restée en sommeil si on n’avait pas vu ce film, et ça nous permet vraiment de comprendre des choses nichées à l’intérieur de nous.

 

Comment vous définiriez-vous personnellement ?

On ne peut jamais se définir. Nous sommes des parties mouvantes, jamais finies et infinies. Je me connais une curiosité naturelle qui me vient de l’enfance, que je cultive toujours et qui m’encourage à aller découvrir des régions totalement étrangères, comme la danse, le chant qui me faisait très peur. C’est un chemin de connaissance, celui de sentir que l’on possède des qualités intérieures qui peuvent raisonner. Une amélioration de nous est toujours possible.

 

Vous vous êtes teinte en rousse récemment…

C’était pour la promotion d’un film. C’était une perruque !

 

Quel est votre endroit préféré à Paris ? Que représente la ville pour vous ?

Je suis née dans cette ville mais j’y ai vécu seulement à l’âge de 15 ans. J’aime cette ville mais j’aime aussi voir autre chose car elle peut parfois se révéler un peu enfermante quand on y vit au quotidien. Il existe pour moi assez peu d’espaces verts ou de tranquillité, c’est une ville souvent très bruyante, mais elle possède des côtés romantiques et charmants tout de même.

J'aime ce qui est près de la Seine en général, sur l’île Saint-Louis, tous les endroits touristiques… Il faut marcher dans les rues, s’asseoir à une terrasse et regarder les gens passer. Je conseille évidemment le Louvre, le musée Picasso… Quand j’étais adolescente c’était ce que j’aimais le plus faire, visiter un musée par jour. Et il y avait de quoi faire.

 

Un livre fétiche ?

J’aime beaucoup Marguerite Duras.

 

Peut-on dire de vous que vous êtes l’incarnation de la femme française ?

Comment définir ce concept de la femme française, est-ce que c’est une sorte d’idéal de liberté ? J’ai une vie de famille, je suis mère de deux enfants, j’aime aller au marché, j’organise beaucoup d'événements de famille, pour moi et pour les autres. J’aime ma liberté, mon indépendance et l’opportunité de rencontrer de nouvelles personnes.

 

L’affaire Weinstein vous a marquée vous aussi. Cela a-t-il fait changer des choses ?

Je dirais plutôt que ça a déclenché des choses. Mais j’ai l’impression de m’être battue pour la cause des femmes depuis ma naissance. Pour moi, tant qu’on ne se sera pas tournés vers le féminin en nous-mêmes, c'est-à-dire cultiver une capacité à recevoir dans un monde qui nous encourage plus à faire, prouver, montrer, il nous manquera quelque chose.

Il s’agit du pouvoir dit « féminin », qui est celui de recevoir. Il est caché, il est plus obscur et peut faire peur, tout comme il arrive que les femmes fassent peur aux hommes lorsqu’elles incarnent un pouvoir qui vient de l’inné. Comme celui d’enfanter. C’est un pouvoir qui, quelque part, dérange selon moi car il représente une création intrinsèque.

 

En même temps, on dit que les femmes n’ont jamais eu autant de pouvoir qu’aujourd’hui…

Je ne suis pas d’accord avec vous. Regardez les femmes en Afrique, en Indonésie, en Sierra Leone, au Japon… Vous observez le pouvoir d’une façon extérieure. Dans la société c’est un tout petit peu en train de changer, mais dans les mœurs concrètement on est loin du compte. L’excision existe toujours, tout comme battre et violer. Avant que tout cela change, je pense que ça prendra un certain temps.

 

Vous venez de tourner quatre films en un an, c’est remarquable… Vous êtes en plein boom !

Je l’ai souvent été, si vous regardez bien ! J’ai tourné un film de Safy Nebbou qui vient d’un livre de Camille Laurens intitulé « Celle que vous croyez », l’histoire d’une femme de cinquante ans qui se fait quitter par son mari et qui se fait passer pour une autre, sur Facebook, pour démarrer une relation avec un homme plus jeune… J’ai fini de tourner avec Claire Denis une sorte de film de science-fiction nommé « High Life », avec Robert Pattinson. J’ai également terminé un autre film d’Olivier Assayas et un film japonais avec Naomi Kawase.

 

Quel est votre moteur ?

La passion, la curiosité, le désir. Comme le fait de travailler avec Naomi Kawase au Japon, qui est une artiste, ce qui m’a permis de découvrir la campagne japonaise et ses petits villages. J’ai eu la chance de connaître ça. Claire Denis, j’avais déjà travaillé avec elle, j’avais envie de recommencer cette expérience. Quant à Olivier Assayas, c’est le quatrième film que je fais avec lui. Avec Safy c’est la première fois, j’ai trouvé le scénario magnifique.

 

On sent qu’une passion profonde continue de vous animer…

Je crois que sans cette passion on ne peut pas résister à ce métier.

 

Êtes-vous une femme heureuse, une actrice heureuse ?

Je sais me débarrasser des choses qui ont moins de valeur pour moi. Oui, je suis profondément heureuse et joyeuse, je dirais même que c’est une joie qui vient facilement pour moi. Je n’ai pas de crises d’angoisse par exemple.

 

Vous aimez la vie…

Oui, même si elle demande une certaine vigilance, pourrait-on dire. Quand on est face à soi on traverse tout. C’est l’honnêteté qui permet cela…

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