ORLAN, Striptease historique

Lequel d’entre nous saurait décrire l’œuvre d’ORLAN, un nom qui ne s’écrit qu’en lettres capitales ? ORLAN, pionnière de la cyberculture et de l’art charnel est pourtant bien l’une des artistes vivantes les plus célèbres sur la scène internationale, en particulier aux USA. Rappelez-vous, il n’y a pas si longtemps, Louise Bourgeois et ses araignées géantes dont l’œuvre magistrale ne fut révélée que quelques années avant sa mort.. Ainsi, les œuvres d’ORLAN atteignent aujourd’hui des cimes infranchissables.

ORLAN, née Mireille Porte le 30 mai 1947 à Saint-Etienne, est une artiste plasticienne qui vit et travaille à Paris. Emblématique de l’intérêt que les artistes contemporains ont porté à la performance et aux possibilités d’utiliser leur corps comme médium de création, ORLAN se singularise par ses pratiques multiples. Interrogeant les représentations de l’art, des genres, de la sexualité et du sujet, cette artiste n’a autre vision que de mettre en jeu son apparence et son identité pour se réinventer au fil d’un travail continu de « sculpture de soi ». Formée au Conservatoire d’Art dramatique et à l’Ecole des Beaux-arts (actuelle ESADSE) de Saint-Etienne, elle s’illustre dès l’âge de 17 ans dans des performances, où elle cite des œuvres classiques qu’elle rejoue lors de tableaux vivants. L’exposition "Striptease historique" qui se tient à la galerie Ceysson & Bénétière à Paris permet une rencontre magistrale entre l’œuvre et l’artiste.

« Tout mon travail -ou presque- se trouve entre “bordel et cathédrale“ » (Orlan).

En 1964, ORLAN est une jeune fille de 17 ans qui s’invente elle-même, en se photographiant sur son drap de trousseau. Ce dernier a été sagement élaboré par sa mère, couturière à ses heures, épouse d’un mari « anarchiste, espérantiste et naturiste » qui travaille dans l’électricité.

ORLAN Corps-Sculpture dit batracien sur fond noir, 1965• © Aurélien Mole

Dans son œuvre manifeste, ORLAN accouche d’elle m’aime, où elle apparaît face à son alter ego. Mannequin, elle prend les poses d’une adolescente qui s’ennuie à une terrasse de café. Sa bouche boudeuse est relevée par un sémillant rouge à lèvres, le regard charbonneux fixe un point en hors-champ vers un horizon prometteur. En poursuivant sa voie, ORLAN s’essaie à la poésie, elle publie un recueil pour ses 15 ans et en conserve le witz, l’esprit, tout au long de son œuvre. Elle s’ouvre au théâtre, au yoga, à la sculpture et à la peinture. Dans ce qu’elle nomme « son joyeux bazar », elle se disperse et expérimente un répertoire de postures qui mettent à mal une certaine tradition du nu… féminin.

Aux mimiques de l’adolescente s’ajoutent les formes étrangement symétriques et contrariées des poupées de Hans Bellmer, apparues pour la première fois trente ans plus tôt, dans une Allemagne fasciste. Les assemblages bellmeriens mis en scène dans des cages d’escalier ou sur les draps de lit défaits -qualifiés pendant les années sombres de « dégénérés » - ne sont pas sans lien avec les premières photos d’une jeune femme qui observe la disparition d’une des dernières comètes avant-gardistes européennes, le surréalisme.

Loin de la scène parisienne, ORLAN n’a (dixit) pas le privilège - de classe et de genre - d’appartenir à des groupes ou des bandes d’artistes qui sont pour la plupart l’expression la plus intense de la culture de l’entre-soi masculin, que ce soient les nouveaux réalistes ou les surréalistes qui manient avec trop de sérieux la naissance d’un nouveau mouvement et sa dissolution. « Qu’importe ! Les récits indociles et émancipateurs de Simone de Beauvoir, de Françoise Sagan, de Colette ou encore de Jean Genet ont propagé l’onde de choc du libre arbitre, que toutes peuvent exercer sans distinction de race, de classe, de genre et de sexualité : on ne naît pas insoumise, on le devient ».

Le monstre courant tatoué, ambidextre, hermaphrodite et métis, que pourrait-il nous faire voir à présent sous sa peau ? (Michel Serres)

En écrivant un manifeste (de l’Art charnel) qui la différencie du « Body Art », ORLAN le clame haut et fort : « mon corps est un lieu de débat public ! ». En 1977, la FIAC la consacrait pour son extraordinaire performance du Baiser à 5 francs. ORLAN créait une sculpture avec un piédestal sur lequel d’un côté il y avait une photo grandeur nature de ORLAN drapée de ses trousseaux et déguisée en madone : « Sainte ORLAN » à qui l’on mettait un cierge pour 5 Francs. De l’autre côté du piédestal, la photo de son buste du cou au sexe, en photo collée sur bois derrière laquelle elle passait pour donner un vrai baiser, « un vrai de vrai », à ceux ou celles qui mettaient 5 Francs dans la fente du distributeur. Et l’on voyait tomber la pièce dans le sexe, un pubis transparent.

Le Baiser de l’artiste, sculpture et piédestal, 1977. © ORLAN / ADAGP. Collection FRAC des Pays de la Loire. 

« Cette performance a produit un très grand scandale, elle ne faisait qu’illustrer un texte manifeste face à une société de mères et de marchands. Le début du texte disait : « au pied de la croix deux femmes, Marie et Marie-Madeleine », « deux stéréotypes de femme auquel il est difficile d’échapper quand on est femme ! ». Sur cet état de fait, ORLAN fut renvoyée de son poste d’éducatrice (elle travaillait alors dans une école) mais elle passa maintes fois sur les chaines de télévision. ORLAN questionne le statut du corps dans la société via les pressions traditionnelles, politiques, culturelle et religieuse inscrits au plus profond de la chair. Elle crée un art qui interroge et qui dérange. De bouts de peau de prothèses frontales, de greffes cutanées, d’implants protubérants sur les tempes qu’elle se fait poser pour « dérégler les standards de beauté » (9 opérations chirurgicales, une performance entre 1991 et 1993), elle interpelle dans le monde et notamment aux USA qui la remarquent « en 3 D ».

ORLAN, vue de l’exposition Striptease historique, galerie Ceysson & Bénétière, Paris, 2021© Ceysson & Bénétière, 2021

Le MOMA s’empresse de lui acheter plusieurs œuvres. ORLAN met en jeu son visage entre présentation et représentation. « Mes opérations chirurgicales-performances ne sont pas personnelles mais conçues à des fins artistiques ». Ainsi, elle se crée un nouveau visage, elle se réinvente pour produire « elle-même » de nouvelles images dans ses œuvres. L’Amérique en fait une pionnière du genre, « la plus représentative des artistes de l’art charnel » titre la presse. D’autres travaux ponctuels de l’artiste ORLAN lui valent un statut individuel, à l’exemple de sa parodie de L’Origine du Monde de Gustave Courbet devenue L’Origine de la guerre (1989) qui montre en gros plan le bas ventre d’un homme en érection. L’artiste associe ces performances à la lecture d’essais de philosophes, tel Michel Serres. Son manifeste (écrit en 1992) explique alors les enjeux de son travail. Détournement critique de la chirurgie esthétique, démonstration de la nouvelle plasticité de la chair, qui permet au sujet contemporain de se faire l’auteur de son propre corps, mise en question des codes de beauté et de leur violence.

© Ceysson & Bénétière

Dans Reconfigurations-Self-Hybridations, elle utilise les technologies numériques de traitement de l’image pour mêler son propre visage à des œuvres représentant des canons corporels et artistiques empruntés à l’art précolombien, à la sculpture africaine, aux peintures d’Indiens de l’Américain George Catlin (1796 – 1872) et à l’art chinois. Ces portraits hybrides estompent les distinctions individuelles, sexuelles, temporelles, ethniques, religieuses ou artistiques, pour créer autant de figures mutantes. Parallèlement, elle poursuit son exploration de l’impact des biotechnologies. Les œuvres exposées dans la galerie de la rue du Renard, mettent en lumière le travail d’une artiste au talent qui dépasse toutes les imaginations.

par Michèle Villemur

CEYSSON & BENETIERE Galerie d’art - 23 rue du Renard 75004 – Paris

Tel. : 033 1 42 77 08 22 Exposition jusqu’au 21 mars

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