Un bon parfum, c’est un parfum qu’on aime !

Thierry Wasser, créateur de la Petite Robe Noir de Guerlain

« Un bon parfum, c’est un parfum qu’on aime ! »

Thierry Wasser est le parfumeur de Guerlain depuis 10 ans. Avant, il a travaillé 15 ans chez Firmenich et 12 ans chez Givaudan. Il a exercé son talent -qui est grand- pour des couturiers, des célébrités. Son premier parfum par exemple, , c’était Salvador Dali pour homme, en 1987. Jusqu’à ce qu’il succède à Jean-Paul Guerlain, en 2008, pour ne s’occuper que de Guerlain. Et de sa Petite Robe Noire...

 

Guerlain, une maison de 190 ans : votre mission est de poursuivre l’œuvre des fondateurs. … c’est un travail qui apparaît immense. Comment faites-vous pour transmettre la tradition, en apportant votre touche personnelle ?

Quatre générations de parfumeurs en effet se sont succédés avant moi, et il y a eu transmission de génération en génération. Lorsque je suis arrivé en 2008, j’ai eu la chance de faire mon apprentissage avec Jean Paul Guerlain. Lui-même a été formé par son grand-père, Jacques. Lorsque je parlais à Monsieur Jean Paul, je parlais de notre métier à quelqu’un qui était formé par un autre parfumeur, né en 1874. c’est unique !

Et je ne me suis pas privé du déjeuner hebdomadaire le mercredi que j’avais avec lui et de parler… de parfums. C’est comme ça que j’ai appris ce qu’est la manufacture chez Guerlain et surtout les achats de matière première : il faut acheter le matériel, les matières premières pour les fabriquer.

 

Jean Paul Guerlain, qu’est-ce qu’il vous a dit ? Avait-il un secret ?

Non, il y a des secrets. Ce sont des secrets de manufacture quand on fait nos propres teintures et infusions

Est-ce que quand même à un moment il vous a dit, pour moi un bon parfum c’est “ça” ?

Non, en revanche, quand il sentait mes parfums il a toujours pensé que c’était de la “merde”.

Il n’aimait pas vos parfums ?

Non, et c’est normal. Vous ne pouvez pas demander à un artiste, un créateur, de partager. Donc je comprends très bien. Un jour il me parlait de la Petite Robe Noire, il me dit “On me dit autour de moi que ce n’est pas terrible”. Et puis je lui réponds “mais qui autour de vous ?”. Il me répond, “des amis”. Je lui réponds “Changez d’amis, ils ont un goût de chiotte”. Parce qu’on se parle comme ça tous les deux…

Je pense qu’il y a une continuité chez Guerlain, par la patte et la signature olfactive des matières premières, mais qu’on respecte l’individualité des créateurs. Jacques n’est pas Jean Paul, Jean Paul n’est pas Thierry ou l’inverse. Je pense que ce qui définit la qualité de nos parfums, de génération en génération, c’est justement cette association de matières qu’on utilise un peu comme une signature, d’aucuns ont appelé la “guerlinade” par exemple. L’usage quasiment systématique à des dosages différents, de bergamote, d’iris, de jasmin, de rose, et de vanille. Ça se retrouve indépendamment dans masculin, Habit Rouge par exemple ou dans Shalimar.

Qu’est-ce que c’est pour vous un bon parfum ?

Eh bien, c’est un parfum qu’on aime. C’est très simple, j’aime ou j’aime pas. Si le public aime, je pense que c’est un bon parfum. Je si toujours : « Si le parfum vous plait, appropriez-le-vous et laissez-vous transporter ».

Un bon parfum pour moi c’est un parfum qui a un rythme, qui a des contrastes qui font qu’il y a un mouvement à l’intérieur.

Il y a une histoire derrière chaque parfum...

Oui, il y a une histoire Mon Guerlain, une histoire la Petite robe noire, une histoire Insolence, une histoire Idylle. Il y en a 110 comme ça. Elle peut être déclinée en eau de toilette, en eau de parfum ou en extrait. Mais c’est toujours la même histoire.

Parlez-nous de la Petite robe noire… c’est le parfum de l’année !    

C’est la directrice du marketing parfums, Anne Caroline Prazan qui a eu cette idée conceptuelle de Petite Robe noire. Et très franchement, lorsqu’elle m’en a parlé, je n’ai pas compris… je me suis dit, c’est encore du marketing ! A la réflexion, j’ai pensé que c’était quand même drôle pour une maison de beauté, qui fait que de la beauté, de détourner une icône de la mode qui a été invoquée par un de nos principaux concurrents… puisque la petite robe noire, c’est une invention de Mademoiselle Chanel… ! Là, j’ai commencé à trouver ça drôle.

Et comme à chaque fois que je raconte une histoire, j’ai transformé le concept ou les mots en odeur, comme si je faisais des jeux de mots mais avec des odeurs.

La petite robe noire... Qu’est-ce qui sent le noir ? On peut imaginer le thé noir, la réglisse, la cerise noire… ? Cerise noire, réglisse, thé noir, tonka patchouli parce que c’est sombre. Eh bien j’ai mis cinq ingrédients qui font la trame de la petite robe noire. On a ce squelette, cet embryon de parfum. Après c’est mon travail que de l’habiller.

Je ne voulais pas que cette robe soit en velours.   Je voyais plutôt un crêpe de chine ou une soie légère. Et donc pour ça, j’y ai utilisé les fleurs blanches que sont la fleur d’oranger et le jasmin par exemple, et la rose bulgare, qui est pour moi, je la qualifie de rose dansante, pour avoir la légèreté comme contraste à la couleur.  Donc entre la légèreté et la couleur, j’ai trouvé mon moteur, mon rythme, mon mouvement. Et puis vous avancez comme ça…

 

Parmis les 110 parfums, est-ce qu’il y en a un qui pour vous est encore plus exceptionnel que tous les autres ?

Oui, Mitsouko de 1919 qui a toujours été un mystère, comme un trou noir. Je suis irrésistiblement attiré par Mitsouko, il me fait partir ailleurs. Et pas toujours dans le même ailleurs. A chaque fois que je le sens, c’est toujours un voyage.

 

Est-ce qu’il y a un parfum spécifiquement pour femme, et un parfum pour homme ?

Non, je pense que les matières premières, les odeurs en général, n’ont pas de genre. Maintenant, par convention et on manie les conventions d’ailleurs, en tant que parfumeur, on peut dire que c’est un parfum d’homme ou un parfum de femme, parce que souvent on nous le demande. Mais qui a décrété que la rose c’était pour les filles et le patchouli pour les garçons, je n’en sais rien. Allez d’ailleurs dans d’autres lieux et puis au Moyen-Orient, vous sentez des mecs à moustache qui sentent la rose et la fleur d’oranger, donc c’est vraiment culturel et conventionnel. Donc ces conventions, moi, je m’en absous volontiers.

 

Est-ce qu’il y a un parfum pour la parisienne par exemple ?

Bah, c’est un fantasme de parfumeur…

Est-ce qu’il y a un parfum pour la femme française ?

Non. Il y a des goûts généraux selon qu’on est du sud ou du nord de l’Europe, qu’on est de Russie, de Chine, du Japon…  . On dit que la Petite robe noire c’est ce chic parisien d’une gamine, bon peut-être, mais ça c’est plus du marketing que du parfum je pense…  Mais je ne pense pas qu’il y ait de parfum français, pour les françaises.

 

La Chine est un immense marché. Est-ce que vous avez envie de créer un parfum pour les chinois ?

Ouais, bien sur…, mais je ne l’ai pas fait. J’y vais souvent, d’abord je dois assimiler, je m’émerveille, je suis obligé de me nourrir de mille anecdotes, chaque ville a son pouls, Shanghai et Pékin sont deux choses différentes… On dit “la” Chine, c’est tellement immense, il y a DES Chines. Alors il faut que je m’‘échine’ à trouver ma voie et ça ne sera certainement pas UN parfum. Je pense que ce sera une petite collection, parce que la Chine est trop diverse…

 

Quel est le parfum du Nouvel An?

Le parfum du nouvel an, c’est la façon que chaque individu voudra se présenter à ce nouvel an. Lorsque vous portez un parfum, c’est une façon de vous présenter. C’est une façon de vous habiller. Vous pouvez vous déguiser avec un parfum. Donc pour cette occasion-là, je pense que c’est un parfum qui doit être extraverti et qui doit être relativement puissant. Pour moi un parfum qui répondrait à cette définition ça serait Santal Royal : c’est présent, c’est violent, c’est puissant, c’est génial pour les fêtes !

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